thierry lenoir, on en parle...

L’œuvre de la semaine
Guy Gilsoul
La peste ravageuse



À quelle peinture cette gravure de Thierry Lenoir ferait-elle penser ? Par la composition avec la Vierge et l’enfant posée sur l’axe de symétrie et l’étagement des personnages rassemblés en un lieu fermé, la scène évoque l’art des Primitifs flamands.  Pour les amateurs de cette période glorieuse et pour les habitués des salles du Louvre, l’affaire est claire : le tableau source n’est autre que le retable Floreins du nom d’un prospère marchand d‘épices qui serait mort de la peste en 1488 et en hommage duquel, sa veuve aurait commandé l’oeuvre au peintre Hans Memling. Dans le panneau terminé en 1490, Saint Jacques, protecteur des marchands se trouve aux côtés du défunt présenté comme un donateur alors que le bébé Christ le bénit. La Vierge quant à elle, compatit à la douleur de l’épouse, assise et protégée par Saint Dominique. La relecture du graveur belge va, évidemment, contrarier la vision apaisée et recueillie du tableau ancien. Dans la gravure, tout n’est plus que sarcasme et provocation. Le sens même de l’image est contrarié puisque l’image originelle est retournée plaçant à gauche ce qui se situait à droite entraînant ainsi, dès l’abord, un changement radical dans le mouvement de la scène. L’homme, placé « a sinistra » ne fixe plus avec confiance le lointain à droite mais la gauche et la Vierge. En réalité cette mise en miroir accompagne surtout  l’iconographie en son ensemble et en ses détails. L’enfant Christ devient un diable cornu et le marchand décédé, se fait séducteur, proposant une offrande, une bougie au profil ambigu, à la Vierge qui ne compatit plus mais affiche sa gourmandise alors que la veuve ici joyeuse précède une foule de femmes vampires. La charge relève autant de la caricature que de l’attaque frontale à la fois contre les « commanditaires » d’œuvres d’art, le monde économique et la foi en un ordre supérieur qui, en période de pandémie (la peste noire apparue à Marseille en 1347 aura tué près de la moitié de la population européenne), suggère compassion et confiance en un au-delà protégé. « Gloria » chante le Dominicain. « Alleluia » lui répond le protecteur des économies libres. D’actualité ? Le travail de Thierry Lenoir nous a habitué à ses critiques contre le consumérisme, les dictatures de toutes sortes et les mauvaises habitudes sublimées même si, sur cette lancée, il rend aussi parfois hommage, via des portraits à ceux de sa famille comme James Ensor, Henri Michaux, Félicien Rops ou encore René Magritte. 

Bruxelles, Le Salon d’art. 81 rue de l’hôtel des monnaies. Jusqu’au 30 avril. Du mardi au vendredi de 14h à 18h30. www.lesalondart.be

La madone à l’enfant. © Thierry Lenoir.


thierry lenoir


the blues-black note
thierry lenoir
gravures
exposition du 2 mars au 30 avril 2020
vernissage le lundi 2 mars de 18 à 20 h 30

Les cheveux ébouriffés au doux vent de folie, Thierry Lenoir se taille sur son lino ou bois magiques, à pas feutrés, comme d'autres vont à la pêche. Sa planète résonne en tierce mineure sur un accord de dominante, The Blues-Black note en chromatisme de croches sur carré blanc.
Avec son âme d'enfant, sincère, impertinent, libre par-dessus tout, il vogue léger, droit au but, la gouge à la main. Sa musique d'encre aux rythmes décapants nous emporte vers d'autres dimensions, tantôt dans les sphères aériennes, tantôt sous les motifs du papier peint d'une chambre qui se referme telle une griffe.
Son regard multiple se pose avec humour et poésie sur les mondes parallèles, les souterrains de nos inconsciences à se rompre le cou, de l'autre côté du miroir... juste un rien au-delà... sur le fil du rasoir... où déambulent dans un rêve éveillé personnages à fleur de peau et créatures hallucinées.
Derrière ce jaillissement se cache un artiste qui échappe à toutes les définitions. L'essentiel est donné d'emblée et se déploie devant nos yeux éberlués : une œuvre riche, généreuse, réjouissante, dans laquelle on saute à pieds joints.

Grégory Marszalkowski, janvier 2020